
Un être humain ne pose pas ses pieds sur le sol. Il pose ses pieds sur un récit.
Homo Bellator, Éditions Hermann, 14 octobre 2026.
Ce que propose le livre
Deux comédiens montent sur un plateau. Ni rôle, ni histoire, ni consigne. En quelques secondes, sans un mot et sans s’être concertés, ils se retrouvent dans la même situation, avec un passé commun qu’aucun des deux n’a inventé seul.
Le plateau n’invente rien. Il retire seulement ce qui, d’ordinaire, recouvre l’opération. Deux inconnus dans un ascenseur, un premier rendez-vous, une réunion qui tourne mal : quelque chose s’y construit de la même façon, immédiatement, entre les corps, avant toute décision et sans que personne en décide. Nous passons nos journées à le faire. Nous ne savons pas comment.
C’est de là que part ce livre. Nous ne percevons jamais un monde brut auquel nous ajouterions ensuite du sens. Nous fabriquons en permanence des images, des récits, des atmosphères dont nous ne nous savons pas les auteurs, et c’est là-dessus que nous tenons debout. Ce travail ne s’arrête jamais. C’est lui qui rend un monde habitable.
Il pourrait se faire de mille façons. Or presque partout il a pris la même forme : la guerre contre le groupe voisin, la souffrance infligée aux enfants pour faire d’eux des adultes, et la séparation des hommes et des femmes en deux mondes qu’il fallait tenir étanches. Trois choses sans rapport apparent, qu’on trouve pourtant ensemble en Amazonie, en Papouasie, dans l’Himalaya, et chez nous sous d’autres habits. Pourquoi celles-là ? Et pourquoi ensemble ?
Le livre suit cette question. Il fait l’hypothèse qu’une autre manière de construire du lien, des groupes, des institutions, existe depuis toujours, à bas bruit, dans les endroits que nous avons appris à ne pas regarder. Et que quatre révolutions anthropologiques convergentes sont en train de défaire ce qui faisait tenir la première. Ce que nous vivons comme un effondrement en est peut-être l’effet. C’est ce qui rend notre époque si difficile à lire. C’est peut-être aussi ce qui la rend porteuse d’espoir.
Le livre nomme cette forme dominante le mode agonistique d’édification du symbolique, et la seconde le mode anarchique, sans arkhè, sans principe de domination antérieur qui en garantisse la cohérence.
Écouter
Le premier mouvement d’Homo Bellator, « Marche d’approche », est proposé en accès libre jusqu’à la parution.
Prélude
Le prélude de Homo Bellator, lu à voix haute. Il commence dans la chambre où mon père mourait, après cinquante ans de guerre entre mes parents. De cette scène naît la question du livre : qu’est-ce qui fait tenir les récits sur lesquels reposent les individus et les groupes, et quel rôle la guerre joue-t-elle dans leur formation ?
1 — Face à face
Un atelier de théâtre. Deux comédiens entrent, se découvrent et, en quelques secondes, se disputent. Ils le font presque toujours, quels que soient leur âge et leur expérience. Pourquoi la bagarre est-elle le chemin le plus court pour exister sous le regard d’un autre ? Derrière elle affleure une même terreur : celle de n’avoir rien à offrir.
2 — Le seau, le savetier et le prince suspendu
En 1325, des cavaliers de Modène repartent d’un raid avec le seau de bois d’un puits de Bologne. Un objet sans valeur, pris pour se moquer. La même année, trente-deux mille Bolonais marchent sur Modène et la déroute fait plusieurs milliers de morts. Sept siècles plus tard, le seau est toujours à Modène, et il en fait toujours la fierté. Aucun animal ne mourrait pour un seau.
3 — Devenir un homme
Au pied des MacDonnell Ranges, un garçon de quatorze ans est arraché à sa mère au milieu de la nuit. Ce qu’on lui fait ensuite n’a aucune fonction biologique ni aucun avantage pratique : cela fait de lui un homme Aranda. Pourquoi, quand tant de rituels peuvent souder un groupe, est-ce la souffrance que l’on choisit pour inscrire définitivement quelqu’un dans un statut ? Pas malgré la douleur : grâce à elle.
4 — Le monde renversé
Les Baruya de Nouvelle-Guinée racontent qu’au commencement, les femmes possédaient les flûtes sacrées et les arcs. Les hommes ont dû les leur reprendre, et de cette guerre date l’ordre du monde. On retrouve pourtant ce récit sur tous les continents, dans des sociétés sans contact entre elles. Pourquoi raconte-t-on partout que le rapport entre les hommes et les femmes a commencé par une guerre ?
5 — Face à la fièvre
Stefan Zweig a vécu la même scène deux fois. La première, il ne l’a pas reconnue tout de suite : une électricité dans l’air avant l’orage. La seconde, dans les années trente, il a reconnu les signes trop vite — au point de ne pas survivre à ce qu’il voyait venir. Une époque qui se met à chercher ses ennemis pour se définir par eux. Sommes-nous de nouveau dans ce moment-là ?
6 — Walking Dead
Dans la première saison de The Walking Dead, les survivants s’entraident, négocient, inventent des règles. À partir de la deuxième, la série s’enfonce dans l’horreur : retirez l’État, la police, les lois, et vous verrez l’être humain tel qu’il est — l’hypothèse de Hobbes, reprise par Freud. En 2005 à La Nouvelle-Orléans, des autorités convaincues de cette hypothèse ont tiré sur des habitants qui cherchaient de la nourriture. Les pillages n’ont jamais eu lieu : ce qui a surgi, ce sont des réseaux d’entraide.
7 — Entre toi et moi
Nous décidons où habiter : moi le centre-ville, toi une forêt. Nous trouvons un compromis, et pourtant quelque chose continue de vibrer dans la pièce — une raideur dans la façon dont l’un s’éloigne, une altération dans la voix de l’autre. L’accord a été formulé, le corps met plus de temps à y croire. Ce qui vient de se passer a la structure d’une guerre et d’un traité de paix. Cette section part de là et passe par une plaine de Béotie où deux armées grecques se retrouvaient comme à un premier rendez-vous amoureux, et par les guerriers des grandes plaines pour qui toucher un ennemi du bout des doigts valait mieux que le tuer.
8 — Qu’est-ce qu’on fait d’Epstein ?
L’affaire Epstein est si perturbante qu’on la ramène sans cesse à la figure du monstre exceptionnel. Pourtant Epstein n’a inventé aucun système : il a exploité à nu des logiques institutionnelles déjà en place, saturant des possibilités que les institutions créent d’ordinaire avec plus de discrétion. La vraie question n’est pas de savoir comment un tel homme a pu exister, mais quelles conditions ordinaires rendent de tels fonctionnements prévisibles. Cette section remonte à la façon dont nos sociétés ont pensé le rapport entre une personne et son propre corps.
Où trouver le livre
Homo Bellator. Pourquoi nous faisons-nous la guerre partout, tout le temps ?
Carlos Tinoco
Éditions Hermann — 14 octobre 2026
ISBN : 9791037049117 — 20 € — 14 × 21 cm
L’auteur
Carlos Tinoco est ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de philosophie. Il exerce comme psychanalyste depuis près de vingt ans et a publié deux essais consacrés à la question de l’intelligence.