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Le premier mouvement d’Homo Bellator, « Marche d’approche », est proposé en accès libre.

Prélude

Le prélude de Homo Bellator, lu à voix haute. Il commence dans la chambre où mon père mourait, après cinquante ans de guerre entre mes parents. De cette scène naît la question du livre : qu’est-ce qui fait tenir les récits sur lesquels reposent les individus et les groupes, et quel rôle la guerre joue-t-elle dans leur formation ?

1 — Face à face

Un atelier de théâtre. Deux comédiens entrent, se découvrent et, en quelques secondes, se disputent. Ils le font presque toujours, quels que soient leur âge et leur expérience. Pourquoi la bagarre est-elle le chemin le plus court pour exister sous le regard d’un autre ? Derrière elle affleure une même terreur : celle de n’avoir rien à offrir.

2 — Le seau, le savetier et le prince suspendu

En 1325, des cavaliers de Modène repartent d’un raid avec le seau de bois d’un puits de Bologne. Un objet sans valeur, pris pour se moquer. La même année, trente-deux mille Bolonais marchent sur Modène et la déroute fait plusieurs milliers de morts. Sept siècles plus tard, le seau est toujours à Modène, et il en fait toujours la fierté. Aucun animal ne mourrait pour un seau.

3 — Devenir un homme

Au pied des MacDonnell Ranges, un garçon de quatorze ans est arraché à sa mère au milieu de la nuit. Ce qu’on lui fait ensuite n’a aucune fonction biologique ni aucun avantage pratique : cela fait de lui un homme Aranda. Pourquoi, quand tant de rituels peuvent souder un groupe, est-ce la souffrance que l’on choisit pour inscrire définitivement quelqu’un dans un statut ? Pas malgré la douleur : grâce à elle.

4 — Le monde renversé

Les Baruya de Nouvelle-Guinée racontent qu’au commencement, les femmes possédaient les flûtes sacrées et les arcs. Les hommes ont dû les leur reprendre, et de cette guerre date l’ordre du monde. On retrouve pourtant ce récit sur tous les continents, dans des sociétés sans contact entre elles. Pourquoi raconte-t-on partout que le rapport entre les hommes et les femmes a commencé par une guerre ?

5 — Face à la fièvre

Stefan Zweig a vécu la même scène deux fois. La première, il ne l’a pas reconnue tout de suite : une électricité dans l’air avant l’orage. La seconde, dans les années trente, il a reconnu les signes trop vite — au point de ne pas survivre à ce qu’il voyait venir. Une époque qui se met à chercher ses ennemis pour se définir par eux. Sommes-nous de nouveau dans ce moment-là ?

6 — Walking Dead

Dans la première saison de The Walking Dead, les survivants s’entraident, négocient, inventent des règles. À partir de la deuxième, la série s’enfonce dans l’horreur : retirez l’État, la police, les lois, et vous verrez l’être humain tel qu’il est — l’hypothèse de Hobbes, reprise par Freud. En 2005 à La Nouvelle-Orléans, des autorités convaincues de cette hypothèse ont tiré sur des habitants qui cherchaient de la nourriture. Les pillages n’ont jamais eu lieu : ce qui a surgi, ce sont des réseaux d’entraide.

7 — Entre toi et moi

Nous décidons où habiter : moi le centre-ville, toi une forêt. Nous trouvons un compromis, et pourtant quelque chose continue de vibrer dans la pièce — une raideur dans la façon dont l’un s’éloigne, une altération dans la voix de l’autre. L’accord a été formulé, le corps met plus de temps à y croire. Ce qui vient de se passer a la structure d’une guerre et d’un traité de paix. Cette section part de là et passe par une plaine de Béotie où deux armées grecques se retrouvaient comme à un premier rendez-vous amoureux, et par les guerriers des grandes plaines pour qui toucher un ennemi du bout des doigts valait mieux que le tuer.

8 — Qu’est-ce qu’on fait d’Epstein ?

L’affaire Epstein est si perturbante qu’on la ramène sans cesse à la figure du monstre exceptionnel. Pourtant Epstein n’a inventé aucun système : il a exploité à nu des logiques institutionnelles déjà en place, saturant des possibilités que les institutions créent d’ordinaire avec plus de discrétion. La vraie question n’est pas de savoir comment un tel homme a pu exister, mais quelles conditions ordinaires rendent de tels fonctionnements prévisibles. Cette section remonte à la façon dont nos sociétés ont pensé le rapport entre une personne et son propre corps.

9 — L’autre moitié de la peur

Elle a sept ans, elle s’appelle Amara. Assise face à sa grand-mère, dans une pièce sans fenêtre en banlieue lyonnaise, elle se laisse préparer : c’est nécessaire, dit-on, c’est comme ça qu’on devient une femme, sa mère l’a vécu avant elle. Ce n’est pas un homme qui parle. On pourrait conclure : une victime qui perpétue — vrai, mais insuffisant. Personne ne l’observe, personne ne la contraint ; dans cet espace, c’est elle qui décide, elle qui sait. Il faut tenir le paradoxe : c’est de l’obéissance, et c’est du pouvoir.

10 — Face à face ?

Il est psychanalyste depuis vingt ans. Moquette épaisse, lumière tamisée, fauteuil en retrait : tout est fait pour que l’analyste disparaisse, et le monde avec lui. Mais deux êtres en présence n’échangent jamais seulement des mots, ils dansent : les respirations s’accordent ou se désaccordent, les micromouvements de l’un déclenchent chez l’autre des ajustements que nulle introspection n’attrape. Le dispositif ne suspend pas cette danse, il la rend invisible, et c’est parce qu’elle est déniée qu’elle devient dangereuse.

11 — Ce qui me brûle

Il est temps que je dise pourquoi ce livre me brûle. Je suis né deux ans après mai 68, dans un milieu persuadé qu’un autre monde était possible, et imminent. On regarde ces espoirs avec une condescendance attendrie ; moi j’y crois toujours, parce que cet autre monde, je l’ai vécu, dans le quotidien le plus concret. Cette section nomme le désir qui traverse tout ce qui suit. Le désir devrait toujours être nommé : il décide des questions qu’on pose, et de celles qu’on évite.