Merci les lycéens, merci les étudiants

Visuel « Merci » accompagnant un texte adressé aux lycéens et aux étudiants.

Merci les lycéens et les étudiants, merci de poser les vraies questions et de déchirer le rideau de fumée. Merci de mettre à nu la violence et l’absurdité de notre société. Comment pourrait-il en être autrement ?

Ma génération est faite de canards sans tête qui courent dans tous les sens pour tenter d’échapper à l’angoisse.

Plus personne ne supporte les conditions de travail et le fonctionnement « soi-disant » normal d’institutions qui implosent et craquent de partout. Un médaillé Fields raconte qu’il en a pleuré en constatant que la machine est en train de résoudre les problèmes que les plus grands mathématiciens se passent de génération en génération depuis bientôt deux siècles, et des wagons de professionnels continuent à penser que leur métier n’est pas menacé parce qu’ils ont posé trois questions à ChatGPT.

Et les mêmes, comme parents, mettent une pression ahurissante sur leurs enfants pour qu’ils acquièrent des diplômes qui seront obsolètes dans cinq ans. Plus personne n’a de visibilité sur rien, les partis traditionnels se sont effondrés. Des milliardaires construisent des monopoles médiatiques et achètent les maisons d’édition pour déverser une propagande d’extrême droite sans s’en cacher. Ils rêvent de guerre civile, de dictatures, de camps pour enfermer migrants et opposants et ne déguisent plus leurs intentions.

Par un ahurissant renversement, ceux qui ont toujours été le terreau de l’antisémitisme, l’extrême droite de tradition maurrassienne comme celle de tradition fasciste, utilisent ce terme pour criminaliser toutes les voix de la contestation. Une opération de propagande tellement énorme qu’elle passe comme une lettre à la poste. Les décisions étatiques sont de la gestion de crise permanente, où on ne gère rien, on tente seulement de ne pas sombrer trop vite. Parce qu’en plus, les icebergs (ce n’est pas comme s’il n’y en avait qu’un), on fonce dessus, en les voyant, en le sachant, mais on prie pour qu’un miracle les dissolve avant l’impact. Et au milieu de tout ça, il y a les idéologues réactionnaires, pour lesquels il est difficile d’avoir du respect, tant leur arrogance le dispute à leur inconsistance théorique, qui passent de plateau télé en plateau télé pour déverser leur inculture comme autant d’arguments d’autorité.

Alors merci à ces jeunes qui descendent dans la rue. Nous avons tout à gagner à ce que la jeunesse renoue avec l’action politique. Parce que c’est à eux de construire autre chose que l’héritage pitoyable que nous leur laissons. Cela seul devrait nous conduire à l’humilité. Et au moment où je m’apprête à publier un ouvrage qui s’interroge sur la façon de bâtir un monde nouveau, ça fait du bien de voir des gamins s’emparer de la place de la Bastille.

Carlos Tinoco.